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« Il va falloir, en tout, 541 jours pour former le nouveau gouvernement… et ce sera sans la NV-A. »

Aux élections législatives de 2010, le verdict des urnes est sans appel. Dans la partie francophone du pays, le PS l’emporte largement. En Flandre, c’est la N-VA qui triomphe. Tout le monde le sait, les programmes du PS et de la N-VA n’ont aucun point de convergence.

Les deux partis se doivent néanmoins d’essayer de former un gouvernement fédéral en essayant de respecter autant que possible les choix des électeurs.

Dès le lendemain de l’élection, je prends l’initiative d’une rencontre. Jusque-là, je n’ai en effet jamais eu l’occasion de dialoguer avec le président de la N-VA, Bart De Wever. Nous décidons de nous voir seul à seul, discrètement. Nous faisons ainsi connaissance et échangeons quelques considérations sur les étapes à franchir dans le processus de formation d’un nouveau gouvernement.

Ces entrevues avec le président de la N-VA sont plutôt cordiales, chacun cherchant avant tout à cerner son interlocuteur.

Avec l’assentiment des principaux partis du pays, le roi le désigne comme informateur, ce qui donne le signal de départ des négociations. Nous sommes le 17 juin 2010.

Les experts du bureau d’études du PS, l’Institut Émile Vandervelde (IEV), se mettent immédiatement à la tâche pour préparer la négociation qui s’ouvre, certainement l’une des plus improbables de l’histoire de la Belgique.

Une ébauche budgétaire pluriannuelle et un schéma de réformes institutionnelles sont élaborés en un temps record. Pour tenter de mieux nous connaître et mieux nous comprendre, le patron de la N-VA et moi convenons de nous mettre au vert durant deux jours, dans un lieu tenu secret. Cela se passe à Vollezele, une entité de la commune de Gammerages, entre Enghien et Ninove. Durant notre séjour, nous travaillons surtout sur les dossiers préparés par l’Institut Émile Vandervelde.

Manifestement, la N-VA n’est pas prête à négocier. Aucun engagement n’est pris, si ce n’est celui de se revoir. La démarche du PS est sincère et, malgré nos énormes différences idéologiques, notre volonté est de surmonter les divergences.

Nous ne le savons pas encore, mais la plus longue crise de l’histoire politique belge vient de débuter. Il va falloir, en tout, 541 jours pour former le nouveau gouvernement… et ce sera sans la N-VA.

Durant près d’un an, de manière formelle ou informelle, le président de la N-VA et moi entretenons le dialogue, même si celui-ci ne porte que sur des questions institutionnelles. Jamais, durant cette très longue période, l’actuel bourgmestre d’Anvers ne manifeste le moindre intérêt pour les questions économiques et budgétaires de notre pays.

Les moments de stagnation ne sont pas perdus, car mon principal interlocuteur les met à profit pour me raconter l’histoire de Michael James Collins, qui fut un leader révolutionnaire républicain irlandais, désigné négociateur lors des pourparlers autour du traité anglo-irlandais. Il mourut assassiné par les siens qui le jugeaient trop mou dans les négociations avec le gouvernement britannique à propos de l’indépendance de l’Irlande.

Manifestement, la volonté de mon interlocuteur est à ce moment de soustraire à l’État fédéral et à la Sécurité sociale un maximum de compétences, au profit des Régions et Communautés.

Je suis d’un avis totalement opposé. Si des transferts sont possibles pour rapprocher les centres de décision des citoyens, je refuserai toujours de mettre en danger la solidarité et donc l’unité du pays. Les mois passent et, c’est une évidence, nous tournons en rond.

Il devient impossible de trouver un terrain d’entente. Le président de la N-VA, en leader du parti nationaliste flamand, veut à tout prix engranger une réforme qui le rapprochera de son but ultime, l’indépendance de la Flandre.

À huit reprises, le roi est contraint de prendre une initiative après consultation des présidents de parti. Il désignera deux fois le vainqueur des élections en Flandre comme informateur, moi-même comme préformateur, trois médiateurs, un clarificateur et un négociateur, avant que je ne sois définitivement chargé de la formation du gouvernement en mai 2011.

Dans ces circonstances difficiles et même critiques pour notre pays, j’ai été frappé par la détermination d’Albert II.

Pour le chef de l’État, l’équation était très di cile à résoudre. Il écoutait avec la plus grande attention ce que les présidents de parti lui confiaient, tandis que son chef de cabinet prenait des notes.

Au-dessus de la mêlée, le roi invitait les mandataires politiques à dépasser leurs propres intérêts pour regarder l’horizon. Il donnait tout son sens à sa fonction en temporisant quand cela semblait nécessaire, en stimulant le dialogue quand des ouvertures apparaissaient entre les différents interlocuteurs.

Lors de ces 541 jours qu’a duré la formation du gouvernement, la population s’impatientait. L’appréhension gagnait peu à peu les milieux économiques eux-mêmes. On commençait à parler de la fin de la Belgique, non comme d’un danger vague et lointain, mais comme d’une menace devenue précise et tangible.

Aux fenêtres des immeubles, des drapeaux tricolores fleurissaient, comme autant d’appels au secours adressés par les citoyens à leurs élus.

Dans ce climat très chargé, les dossiers communautaires pesaient d’une lourdeur inquiétante, écrasant toute velléité de parler d’autre chose. Les conséquences de la crise financière de 2008 avaient beau se faire sentir durement, tant pour les ménages que pour les entreprises, les questions institution- nelles occupaient tous les esprits : il fallait que le « centre de gravité » bascule vers les entités fédérées.

Une autre menace concernait la configuration même de la Belgique fédérale. Entre flamands et francophones, depuis le début du processus de la fédéralisation du pays en 1970, une divergence fondamentale existe. Les partis flamands ont toujours plaidé pour une Belgique composée de trois communautés linguistiques, en niant la spécificité de Bruxelles-Capitale.

Pour rappel, la Communauté flamande réunit les six millions et demi de citoyens flamands de Flandre et les cent mille néerlandophones de Bruxelles. La Fédération Wallonie-Bruxelles, de son côté, regroupe les trois millions et demi de Wallons et le million cent mille francophones de Bruxelles.

Enfin, la Communauté germanophone compte septante-sept mille habitants.

La volonté flamande de donner la primauté aux Communautés n’est pas sans conséquences. Dans un tel schéma, en effet, Bruxelles n’existe plus en tant que Région à part entière.

Notre Région capitale se réduit à un territoire subissant une cogestion par les deux grandes communautés du pays. Dans ce schéma, Bruxelles n’ayant plus d’existence propre, le débat institutionnel se résume finalement à un affrontement direct entre les deux principales Communautés, avec un avantage substantiel pour la Flandre qui compte nettement plus d’habitants que la partie francophone du pays.

C’est notamment pour éviter une telle configuration que le PS a toujours plaidé pour une Belgique composée de trois Régions : la Flandre, la Wallonie et Bruxelles, avec ses 19 communes. Cette triangulation permet, dans les négociations, de rééquilibrer les rapports de force tout en préservant la singularité de notre capitale bilingue et multiculturelle.

André Cools a œuvré avec insistance et détermination pour la création effective des Régions. La wallonne et la flamande naissent en 1980. Il faudra attendre 1988 et l’action conjuguée de Guy Spitaels et Philippe Moureaux pour sortir d’un face-à-face potentiellement destructeur entre Flamands et francophones, en créant la Région bruxelloise avec son propre parlement et son propre gouvernement.

Les négociations entamées avec les partis flamands, après les élections de 2010, devaient évidemment intégrer cette réalité institutionnelle : Bruxelles est une région à part entière. Le temps était révolu de régler le sort des Bruxellois au mépris de leurs spécificités et de leur volonté propre.

Sans que cela ne soit jamais explicite, durant ces longs mois de négociations, s’est ainsi posée la question de savoir quelle entité fédérée devrait accueillir les compétences transférées de l’État fédéral.

Privilégier les Communautés et ainsi conforter la thèse de certains partis néerlandophones ? Ou offrir le primat aux Régions et ainsi fortifier l’approche francophone ?

Nous sommes finalement parvenus à un accord conférant d’importantes compétences à la Flandre et à la Wallonie. Mais aussi, fait singulier, à la Commission communautaire commune (Cocom) de la Région de Bruxelles-Capitale.

Au début du mois de mars 2011, Wouter Beke, président du CD&V, est désigné négociateur par le roi. Pendant plus de deux mois, il tente de dégager un accord introuvable jusque-là. Je dois à la vérité de dire qu’il accomplit un travail considérable et très utile, dont je m’inspirerai par la suite. Malgré tous ses efforts, la formation du gouvernement reste inaccessible.

C’est à la mi-mai 2011 que le roi me désigne sans ambages formateur du gouvernement. J’accepte de relever le défi, non sans appréhension. Vu la complexité de la mission et compte tenu de tous les échecs précédents, je sens que je devrai innover.

Mon sentiment est que je dois forcer le destin en avançant des propositions à la fois fortes et réalistes, capables de faire sortir de leur réserve les principaux négociateurs. Avec Anne Poutrain, la directrice de l’Institut Émile Vandervelde, je me mets à la tâche et nous rédigeons un rapport fouillé, que nous rendons public.

Cette manière de travailler oblige tous les partis à prendre position. Derrière notre rapport, c’est un programme complet de gouvernement qui se profile. Chacun doit à présent se déterminer, se projeter ou non dans une aventure commune.

Le pari est ambitieux, périlleux aussi. Ambitieux par son ampleur, périlleux par son contenu. Je dois tenir compte de la sensibilité des différents partis, sans trop m’éloigner de celle du PS.

Pour que des réformes institutionnelles aboutissent, je dois rassembler une majorité des deux tiers au Parlement fédéral, avec, en outre, une majorité dans chaque groupe linguistique. Un vrai travail d’équilibriste.

Baptisé prudemment « note de base », le mémoire soumis aux négociateurs formule une série de propositions de compromis, dans tous les domaines de compétence de l’État fédéral.

Très vite, la N-VA fait part de son refus pur et simple d’en discuter. Pour elle, la Belgique peut continuer à s’enliser, sous les yeux des observateurs internationaux qui conjecturent désormais tant et plus sur la prochaine disparition du pays.

Ce refus acté, je n’ai d’autre solution que de rassembler toutes les autres formations démocratiques. Tous ensemble, nous pouvons encore atteindre la majorité requise.

Les partis libéraux du Nord et du Sud sont les premiers à accepter d’entrer en négociation autour de mes propositions. Les deux partis écologistes flamand et francophone, Groen et Ecolo, leur emboîtent le pas.

Les socialistes flamands sont positifs, de même que le cdH. Ne manque à l’appel que le CD&V.

Ce n’est finalement que le jour de la Fête nationale, le 21 juillet 2011 vers 18 heures, que Wouter Beke, au nom du CD&V, accepte de se joindre aux sept autres partis, décidant ainsi d’aller de l’avant sans la N-VA. Wouter Beke me met en garde : « Je viens discuter, mais sans engagement ».

Les travaux s’ouvrent dans un climat très tendu. Wouter Beke exige que l’on établisse une hiérarchie des sujets à négocier et, en tout premier, il place les questions institutionnelles, avec un focus particulier sur l’avenir de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV). Les sujets économiques et budgétaires sont relégués au second plan.

Les tensions entre le Nord et le Sud sur BHV ont connu des moments paroxystiques en 2010, allant jusqu’à faire chuter le gouvernement. Les libéraux flamands ne supportaient pas ou plus l’idée d’un statu quo, en particulier leur président Alexander De Croo.

Il a tout à coup choisi de « tirer la prise », provoquant la chute du gouvernement, nécessitant l’organisation d’élections anticipées et ouvrant un boulevard à la N-VA. Un grand parti séparatiste flamand, dominateur et ravageur pour la Wallonie, était né !

Mon projet d’avenir pour le pays aurait pu se fracasser sur l’écueil de BHV. Toutefois, il contenait des ébauches de solution et, avec l’ensemble des négociateurs, nous sommes parvenus à les finaliser. Comme je m’y étais engagé, le 21 juillet 2011, j’ai proposé de scinder BHV en deux arrondissements électoraux : celui de Bruxelles-Capitale et celui de Hal-Vilvorde.

Les six communes de l’arrondissement du Brabant flamand à large majorité francophone, formant un canton à part entière, accorderaient des facilités aux citoyens francophones.

Le 11 octobre 2011, l’accord institutionnel global est conclu, sans la N-VA, au soulagement de la grande majorité des citoyens du pays, Nord et Sud réunis.

Il reste alors à trouver des compromis acceptables sur les questions économiques, sociales, budgétaires et de société. Au lendemain de l’accord institutionnel, les libéraux flamands m’informent du fait qu’ils pourraient accepter d’entrer en négociation en vue de former un gouvernement.

Mais ils posent une condition horrible : la limitation de toutes les allocations de chômage à deux ans grand maximum, pas un jour de plus ! Ils exigent en outre que les allocations d’insertion soient supprimées immédiatement.

Ces allocations d’insertion étaient accordées sans limite de temps aux personnes qui n’avaient jamais cotisé à la Sécurité sociale et qui n’avaient donc pas droit à une allocation de chômage. La double exigence libérale me choque profondément. Il s’agit ni plus ni moins d’enlever des moyens de subsistance à des citoyens en grande difficulté.

Le président des libéraux flamands, qui était entré avec les plus grandes réticences dans la négociation institutionnelle, me prévient sans détour :

« L’institutionnel, ce n’est pas notre priorité. Le socio-économique, oui. Si tu n’acceptes pas notre préalable, notre collaboration s’arrête ici. »

Me voilà face à un cas de conscience : devais-je refuser net pour rester en paix avec mes convictions sociales, tout en voyant s’effondrer la possibilité de doter la Belgique d’un gouvernement, ou devais-je quand même entrer en négociation ?

Une rupture des négociations aurait relancé ipso facto la crise politique et celle-ci se serait inéluctablement transformée en une crise de régime. Le spectre de voir notre pays imploser me hantait. Le dilemme était cornélien. Il l’était d’autant plus que ma fibre socialiste, mon histoire personnelle et ma conception de l’émancipation individuelle me conduisent depuis toujours à protéger les plus vulnérables.

La proposition des libéraux flamands est, en l’espèce, totalement inacceptable. Je dois à nouveau trouver l’étroit chemin du faisable. Je décide d’entamer la discussion.

Avec des semelles de plomb, mais la Belgique est véritablement à un tournant de son histoire et il faut avancer.

Après d’âpres débats, les allocations de chômage continueront finalement à être accordées sans limitation dans le temps. C’est un réel succès politique. Notre pays demeure ainsi parmi ceux qui, malgré la crise financière, réussissent à offrir les meilleurs standards sociaux aux travailleurs et aux personnes sans emploi.

 Quant au gouvernement, après 541 jours de crise, il se réunit pour la première fois sous ma conduite le 6 décembre 2011.

L’équipe ministérielle est composée de personnalités de grande compétence, avec un sens aigu des responsabilités. Les chantiers qui l’attendent sont gigantesques et, jusqu’au terme de son mandat, le gouvernement réalise un travail colossal.

Les impératifs budgétaires voulus par la Commission européenne l’obligent à assainir les finances publiques pour plus de 22 milliards d’euros sur l’ensemble de la législature.

Le déficit de l’État est réduit significativement. Malgré ces efforts, le pouvoir d’achat des citoyens est largement préservé et la compétitivité des entreprises est sauvegardée.

De son côté, la Sécurité sociale est renforcée, permettant aux malades, aux plus âgés et aux plus fragiles de bénéficier d’un bouclier protecteur.

Nous avons appelé notre méthode, mélange de rigueur, de soutien aux forces vives et de protection sociale, la « recette belge ». La croissance économique de la Belgique, durant les trois années de mon gouvernement, a été supérieure à celle de la zone euro.

Au terme de notre mission, la Belgique était un pays apaisé, stabilisé, qui avait rejoint le peloton de tête des pays européens.

Ce que j’aimerais vous dire…

Ce que j’aimerais vous dire…