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« Georgina Druitte est cette femme exceptionnelle qui m’a permis de faire l’expérience des belles choses »

C’est au cours d’une de ces assemblées générales du Parti Socialiste qu’une dame d’un certain âge, Georgina Druitte, m’a soudain apostrophé sur un ton quelque peu autoritaire. Ce ton, je ne le savais pas encore, faisait sa réputation et lui venait d’un long parcours de directrice d’un lycée pour jeunes filles. Ce jour-là, elle m’a littéralement convoqué : « Di Rupo, viens chez moi demain à 17 heures ! C’est au n°12 de la rue du Grand-Jour ».

J’ai ainsi fait la connaissance d’une des personnes les plus fantastiques que la vie m’ait offert de rencontrer. Ce fut le début d’une période d’éblouissement intellectuel.

J’avais beau avoir mené à terme un doctorat en sciences, je n’en étais pas moins insuffisant en littérature. Entre les cours, les séances de labo et les activités sociales ou politiques, il me restait très peu de temps pour la lecture et moins encore pour les arts, qui ne faisaient pas partie de l’univers où j’avais grandi.

D’une intelligence vive et d’une grande sensibilité, Georgina Druitte était convaincue que les études permettent aux êtres humains de s’extraire des situations sociales les plus difficiles.

Elle m’avait repéré parmi les membres de la section du PS et elle s’était mis en tête de me servir de mentor. Il faut dire que cette enseignante acharnée avait, comme les « hussards noirs » de la République de Jules Ferry, consacré sa vie à éveiller l’esprit des enfants de la classe ouvrière et à leur ouvrir des portes.

Avec le recul, je pense qu’elle nourrissait un idéal hérité de la civilisation grecque antique et que cet idéal commandait sa propre vision du monde : « faire l’expérience des belles choses ».

Georgina Druitte est cette femme exceptionnelle qui m’a permis de faire l’expérience des belles choses.

« Pour un jeune, rien n’est plus important et plus prioritaire que les études », disait-elle. Elle me racontait qu’elle avait connu des dizaines de jeunes filles de milieux très modestes avec une énorme capacité intellectuelle. Et sa grande fierté était de les avoir sorties de leur condition précaire pour déployer leurs talents et occuper des fonctions importantes dans la société.

Georgina était une grande féministe. Elle ne supportait pas la relégation des femmes au second plan et elle tenait tête aux hommes avec vigueur et résolution. Elle ne cédait pas un millimètre à son interlocuteur. « La femme est l’égale de l’homme, toute autre considération est à rejeter », répétait-elle.

Ma volonté de féminiser le parti, lorsque j’en suis devenu le président, doit assurément beaucoup à l’opiniâtreté de cette avant-gardiste.

Elle m’a donc pris en sympathie. Manifestement, mes interventions aux assemblées générales du parti, contestant l’ordre établi et les discours convenus des édiles de l’époque, l’avaient marquée.

J’avais lu Karl Marx, Michel Bakounine et Léon Trotski, à la charnière de l’enseignement secondaire et de l’université. Ces lectures avaient influencé ma pensée et mon discours en gardait la trace.

Mois après mois, Georgina et moi sommes devenus des amis. Durant des centaines d’heures, nous avons parlé de littérature et elle m’a pressé de lire les grands auteurs.

Avec elle, j’ai découvert l’existentialisme de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, le phrasé magique de Marguerite Yourcenar, la musicalité des poèmes de Federico Garcia Lorca ou encore les vers labyrinthiques d’Arthur Rimbaud.

« Je voulais que les villes fussent splendides, aérées, arrosées d’eaux claires, peuplées d’êtres humains dont le corps ne fût détérioré ni par les marques de la misère ou de la servitude, ni par l’enflure d’une richesse grossière ; que les écoliers récitassent d’une voix juste des leçons point ineptes, que les gymnases fussent fréquentés par des jeunes hommes point ignorants des jeux ni des arts, que les vergers portassent les plus beaux fruits et les champs les plus riches moissons, […] que le plus humble voyageur pût errer d’un pays, d’un continent à l’autre, sans formalités vexatoires, sans dangers, sûr partout d’un minimum de légalité et de culture. »

 Les mémoires d’Hadrien,  Marguerite Yourcenar

C’est elle qui m’a donné le goût du beau et qui a aiguisé ma sensibilité. C’est elle aussi qui m’a exhorté à produire un effort devant les grandes œuvres, car « celles-ci ne révèlent pleinement leurs secrets qu’aux initiés ».

Tout heureux de pouvoir bénéficier d’un tel écolage, je ne demandais qu’à apprendre à ses côtés.

Après un démarrage laborieux, j’ai pris un plaisir grandissant à suivre ses injonctions. Je revois nos soirées à Roisin, commune rurale délicieuse du Hainaut où Émile Verhaeren venait se ressourcer. Au cours de ces séances « vin et poésie », Georgina déclamait des poèmes en allemand et en italien.

J’intervenais plus modestement avec quelques poèmes en français. J’ai par ailleurs profité de ces moments pour découvrir les nuances subtiles des vins.

Georgina Druitte passait aussi beaucoup de temps à corriger mes discours politiques de débutant. Elle travaillait mes textes avec l’application d’un chirurgien.

Aucune approximation n’était permise. Aucun sujet vague ne pouvait le rester. Tout devait être non seulement précis, mais compréhensible pour des personnes peu instruites.

À la rigueur stylistique devait s’ajouter une rigueur conceptuelle. Une proposition ne pouvait jamais être formulée à la légère. Georgina m’obligeait à conforter les miennes en posant quelques questions élémentaires : combien cela coûte ? Qui paie ? Comment mettre en œuvre ? Dans quel délai ? Qui fera quoi ?

Enfin, elle me conseillait de prendre le temps nécessaire à la mise en forme : les mots ont à la fois une capacité de persuasion et un pouvoir d’enchantement. Ce sont eux qui rendent le changement désirable et les progrès possibles.

Quand aujourd’hui, à mes collaboratrices et collaborateurs, j’adresse de semblables recommandations, je me dis que je reproduis l’attitude qu’elle m’a enseignée, un mélange de rigueur et de bienveillance.

Ce que j’aimerais vous dire…

Ce que j’aimerais vous dire…