VI

« Roger Ramaekers était l’un des socialistes les plus brillants de sa génération. »

Une autre grande rencontre a déterminé le cours de ma vie.

Il était le secrétaire général de la Société générale coopérative, devenue Fédération belge des coopératives (Febecoop).

Nous nous sommes rencontrés lors d’un congrès national du PS, au milieu des années 1980. À la fin de l’assemblée, nous sommes allés à quelques-uns partager le « verre de la fraternité ». Ce fut le début d’une longue amitié, qui dura jusqu’à sa mort à l’âge de 81 ans.

Roger Ramaekers, avocat, était l’un des socialistes les plus brillants de sa génération. À l’âge de 25 ans, il assumait déjà la présidence exécutive de la Société générale coopérative. Dès notre rencontre, nous avons sympathisé et, à partir de ce jour, les périodes sans nous voir n’ont jamais été très longues.

Son appartement était une véritable salle d’exposition de meubles contemporains : des Barcelona, des Charles Eames lounge chairs, une table dessinée par Ero Saarinen, des bibliothèques Knoll.

En entrant dans son univers, j’étais ébloui. J’y ai découvert que j’appréciais le style minimaliste et fonctionnel. Ce goût de l’épuré, je l’ai d’ailleurs gardé en politique.

Je déteste les fioritures, les explications alambiquées, les attitudes embrouillées.

L’autre particularité du lieu était l’omniprésence des livres. L’appartement débordait d’ouvrages d’art. Des centaines et des centaines, répartis dans l’ensemble des pièces. De toutes les périodes, de la Grèce antique à l’époque contemporaine.

Moi qui avais vécu mon enfance et mon adolescence sans un seul livre à la maison, je voyais dans ces alignements protéiformes de véritables murs de la connaissance.

L’homme était d’un abord facile, mais son intelligence était redoutable. Il démasquait très vite les personnalités doucereuses ou sournoises et il pouvait alors se montrer cinglant.

En revanche, avec ses amis, il était plein d’attentions et de compréhension.

Plus je le rencontrais, plus il m’inspirait confiance. Il est rapidement devenu le père que je n’avais pas connu, celui que j’aurais aimé avoir.

C’est Roger qui, poursuivant l’ouvrage de Georgina Druitte, m’a initié à l’art et à l’histoire, celle des civilisations et des religions. Il lisait plusieurs heures par jour.

Après sa retraite, il pouvait plonger dans les livres des journées entières. C’est avec lui que j’ai découvert les grands classiques de la peinture et de la sculpture : les Italiens comme Botticelli, Le Titien, Michel-Ange, Raphaël, Le Caravage, Véronèse, mais aussi les Français, les Allemands, les Néerlandais, les Belges…

La peinture et la sculpture ont été nos prétextes pour voyager de par le monde. Voir in situ l’original d’une œuvre nous a fait parcourir des milliers de kilomètres.

Chaque voyage s’ébauchait selon un plan immuable. Roger étudiait les détails du futur parcours, tandis que moi, trop absorbé par la vie politique, j’étais exonéré de toute préparation. Sur place, j’avais avec lui un audioguide vivant, capable en une fraction de seconde de répondre à la moindre de mes questions.

Son érudition phénoménale et sa capacité d’analyse transformaient ces visites en autant de fêtes pour l’esprit.

Puis, il y eut la musique classique. Ce fut pour moi un émerveillement de découvrir les symphonies de Joseph Haydn, les concertos brandebourgeois de Jean-Sébastien Bach, les harmonies exceptionnelles de Beethoven, La Stravaganza d’Antonio Vivaldi. Je m’enivrais aux notes de Tchaïkovski, Chopin, Wagner, Liszt et de tant d’autres.

Un soir, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, se produisait le Grand orchestre symphonique de Liège. Mozart était au programme. Lors de l’Andante du Concerto pour piano no 21, nous nous sommes surpris l’un et l’autre à essuyer une larme. Dans nos deux esprits, la musique produisait les mêmes effets au même moment.

 

Entre nous régnait une confiance totale et je savais que je pouvais me confier à lui en toute sécurité.

Des heures durant, nous débattions de politique, car il était un brillant politologue. Régent à la Banque nationale de Belgique, il jonglait avec les indices économiques et financiers.

Ses analyses étaient d’une précision millimétrée. Sa connaissance des acteurs politiques et des enjeux nationaux ou internationaux était phénoménale.

Roger était un homme très engagé dans la défense des consommateurs. Il fulminait souvent contre les multinationales et la Fédération des entreprises de Belgique. Il les accusait d’encourager les citoyens à consommer sans retenue et de les aliéner à petit feu. Il estimait, à juste titre, que les armes n’étaient pas égales.

Le monde économique dispose de moyens infinis pour pousser les citoyens à consommer, à s’endetter et à vivre à la merci des banques.

Les consommateurs, quant à eux, ont rarement le bagage nécessaire pour résister aux appels de la société marchande et se prémunir contre la séduction commerciale.

Il s’est donc battu sans relâche pour favoriser les institutions représentatives des consommateurs. « Sans elles, disait-il, les citoyens ne sont que des proies pour les chacals économiques. »

Sans ces rencontres magnifiques avec Georgina Druitte et Roger Ramaekers, j’aurais été quelqu’un d’autre, avec d’importantes carences. Tous deux étaient francs-maçons, c’était connu publiquement. Ils croyaient au perfectionnement de la société ; un perfectionnement à réaliser par le biais de celui des individus. Leurs démarches à mon égard ont été exemplaires et complètement désintéressées. Ils œuvraient au progrès de l’humanité par tous les moyens dont ils disposaient. Ils étaient des passeurs de lumière.

Ce que j’aimerais vous dire…

Ce que j’aimerais vous dire…