I

 « Le pays où je suis né, la Belgique, a fait de moi un Président de Parti et un Premier Ministre. »

Au lendemain de la guerre, mes parents s’étaient retrouvés sans moyens dans une Italie ruinée par le conflit. Bien que cultivateurs, ils ne parvenaient plus à nourrir leur famille.

C’est pour fuir cette sinistre pauvreté, pour trouver un emploi, que mon papa, le premier, dit adieu au soleil des Abruzzes.

Il entassa dans une valise en bois qu’il avait lui-même fabriquée ses rares effets personnels et quelques photos-souvenirs. Tout son patrimoine, toute sa vie, tenait au bout d’une poignée.

Son train mit plusieurs jours à atteindre une Belgique qu’il idéalisait déjà comme une promesse de sécurité, et peut-être même de prospérité. Au bout du voyage, un contrat de travail attendait mon père. Enfin, l’avenir lui souriait !

Mon père était ouvrier-mineur. Arrivé en Belgique en 1948, il faisait partie des dizaines de milliers de migrants italiens venus chez nous après la signature, deux ans plus tôt, d’un protocole d’accord entre la Belgique et l’Italie. Ce protocole échangeait de la main-d’œuvre italienne contre des tonnes de charbon pour la péninsule.

À peine débarqué du train, mon père a été envoyé dans le dortoir de la « Cantine des Italiens ».

Ce n’est que plus tard qu’il s’est installé dans l’une de ces baraques de prisonniers à Morlanwelz, et c’est là que ma mère l’a rejoint avec leurs six enfants. Dans ces baraquements austères, le confort était absent. Nous grelotions en hiver et l’été, bien souvent, nous suffoquions. Le sol des habitations n’était fait que de simple terre charbonneuse damée. En jouant, les enfants se noircissaient de la tête aux pieds. Un poêle rudimentaire servait à la fois de cuisinière et de chauffage.

C’est dans ce contexte que je suis né à Morlanwelz-Mariemont. J’ai vécu, moi aussi, dans une baraque assemblée pour les prisonniers allemands à la fin de la seconde guerre mondiale. Les baraques, faites de bois recouvert de feuilles de goudron noir, étaient regroupées au pied d’un terril de charbon.

On se serrait les uns contre les autres pour mieux supporter le froid et l’humidité. C’est dans ce décor obscur qu’a commencé l’aventure belge de mon père, de ma mère, de mes cinq frères, de ma sœur et de moi-même, le petit dernier.

Père, mère et enfants se sentaient un peu comme des prisonniers : prisonniers du froid, prisonniers de la pluie, prisonniers d’un pays qu’on appelait « le pays noir ». Ils passaient des ténèbres de la pauvreté aux ténèbres tout court. Et cette plongée dans les ténèbres n’était hélas pas terminée. Car le vrai but du voyage, c’était la mine.

A plusieurs centaines de mètres sous terre, les mineurs italiens, comme tous les autres mineurs, sont devenus des orphelins de la lumière. Ils plongeaient le matin dans la fosse et ils en ressortaient tard le soir. Ils renonçaient ainsi, un peu plus encore, au soleil et à la vie.

La vie, hélas, un grand nombre d’entre eux l’ont perdue dans des accidents tragiques. En Belgique comme ailleurs, de nombreuses mines se sont transformées en pièges mortels. Le plus connu d’entre eux est celui de Marcinelle, près de Charleroi. 262 hommes y ont trouvé la mort. 136 étaient Italiens; 60 venaient de cette région, les Abruzzes. Des catastrophes comme celle de Marcinelle nous rappellent, chaque année à la même date, que les Italiens ont payé cher le droit d’être respectés. Marcinelle nous empêche d’oublier. Et son souvenir nous oblige à travailler sans relâche pour offrir un avenir meilleur à nos enfants.

Au cours de ma carrière, il m’a été donné l’occasion de prendre la parole au cours de ces diverses cérémonies de commémorations. Pour le 60ème anniversaire de la catastrophe de Marcinelle, j’étais présent à Pescara et Manoppello et j’accompagnais la Princesse Astrid. Le village de Manoppello a perdu 22 hommes dans la catastrophe.

Ce que j’aimerais vous dire…

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