III

« Je me suis convaincu que je devais me former pour avoir un bon diplôme. »

À la maison, à part les toutes-boîtes, on ne trouvait aucun livre, pas même une revue. Ni radio ni télé. Ma scolarité primaire s’est néanmoins déroulée sans encombre, dans un établissement pour orphelins que je ne fréquentais que dejour, accomplissant à pied, matin et soir, les trois kilomètres qui le séparaient de la maison.

J’ai appris bien des années plus tard, lorsque j’étais ministre de l’Éducation, qu’à l’époque les enfants de l’orphelinat étaient systématiquement orientés en 5e et 6e B, pour être inscrits ensuite à l’école professionnelle.

Pour moi, le plus dur était à venir.

À l’adolescence, mon parcours scolaire a connu un arrêt brutal. Ça n’allait plus du tout. Mon père me manquait. Un épouvantable sentiment d’injustice m’habitait. Durant près de deux ans, de ma douzième à ma quatorzième année, je me suis posé les mêmes questions lancinantes et sans réponse : pourquoi n’avais-je pas de père ? Pourquoi étais-je pauvre ? Qu’avais-je fait pour me retrouver dans une situation si précaire ?

J’étais prisonnier de ces questionnements.

Alarmée par mon évolution, ma mère a alors pris une initiative cruciale, elle qui commençait à peine à balbutier quelques mots de français. Elle m’a accompagné un matin à l’athénée provincial de Morlanwelz, où j’étais inscrit.

Le préfet, un homme à la fois lettré et mathématicien, libre-exaministe aussi, nous a reçus avec beaucoup de compréhension. Dans un français à peine intelligible, ma mère l’a supplié de me garder au sein de son établissement. Manifestement ému par sa démarche, le préfet m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « Pour ta maman, je te reprends ! Mais file droit ! »

Cahin-caha, sans brio, j’ai obtenu le diplôme de l’enseignement secondaire inférieur. Au terme du cycle, je me suis demandé ce que j’allais faire. J’avais travaillé, en tant qu’étudiant, dans une brasserie de Charleroi. Ouvrier à la chaîne, j’empilais les bacs de bière sur des palettes. C’était très pénible. Cette expérience a grandement influencé ma vision de l’avenir. Je me suis convaincu que je devais me former pour avoir un bon diplôme.

Partout dans la région de Morlanwelz, des affiches proclamaient : « La chimie, c’est votre avenir ! ». Si c’était l’avenir, pourquoi ne pas essayer ? Je me suis inscrit à l’école technique de l’État où la section chimie, nouvellement développée, avait déjà une très bonne réputation. Je m’y suis rapidement senti à l’aise. Le côté pragmatique des études, le mélange d’exercices pratiques en laboratoire et de cours théoriques me convenait parfaitement. J’ai réussi mes études techniques secondaires et, après un examen au jury central de l’État, j’ai pu accéder à l’université.

Ce que j’aimerais vous dire…

Ce que j’aimerais vous dire…